Flash Talk, première émission en France à être filmée 100% avec des smartphones !

Emission de débats citoyens diffusée sur France Ô depuis 2015, Flash Talk a pour particularité d’être filmée 100% avec des smartphones. Pour ceux qui connaissent le monde « broadcast » c’est surprenant. Car ce qui prime sur les plateaux de télévision c’est la qualité de l’image, qui doit être irréprochable et qui implique un matériel haut de gamme, lourd et complexe à mettre en œuvre.

 

Invité par hasard à témoigner dans cette émission en tant que parent d'élève, j’ai pu vivre l’expérience de l’intérieur. En plein rodage de ma formation « réaliser une vidéo d’entreprise avec son smartphone » pour le Celsa Sorbonne j’ai été un observateur particulièrement attentif, et j’ai eu l’occasion d’interviewer le réalisateur de l’émission Didier Cros.

 

 

Simple rond de moquette borné par un kakémono avec quelques éclairages légers, le plateau est conçu pour pouvoir être installé rapidement car les tournages sont organisés dans des lieux publics. Les animateurs sont au centre, comme dans une arène, avec autour d'eux le public et quelques experts. C'est une configuration très efficace : il est facile pour les animateurs de rebondir d'un témoignage à l'autre et de maîtriser le temps de parole. La prise de son en est facilitée : pas besoin de micro cravate. Ce sont les animateurs qui vont vers les témoins, comme en micro trottoir dans la rue. Il en ressort une impression de dynamisme remarquable.

 

La journaliste Sonia Chironi est dédiée aux experts, tandis que l'animateur Raphäl Yem va recueillir les témoignages du public. On dirait une partie de ping pong, on est très loin des plateaux avec des invités statiques et ça rafraîchit !

 

J’ai pu échanger avec Didier Cros, le réalisateur de l’émission. Il m’a parlé des contraintes techniques considérables qu’implique ce concept mais aussi de l’intérêt de cet outil pour une émission qui s’appuie sur la prise de parole et le débat citoyen.

 

« Il existe une cohérence entre l’idée de débat public participatif et l’utilisation des smartphones. Une parole accessible à tous, avec un outil accessible à tous. C’est l’origine de notre réflexion et du concept. »

 

 

L’objectif est à l’évidence de créer de la proximité avec le public et de désacraliser la télévision, avec un dispositif technique simple pour que le public oublie les caméras et se livre avec naturel. Et ça marche ! Filmée dans un collège, l’émission à laquelle j’ai participé traitait d’un sujet d’éducation et les collégiens ont témoigné avec beaucoup de spontanéité et de profondeur à la fois. Pour pousser encore plus loin le concept, au début de l’émission, l’animateur confie à deux personnes du public des smartphones pour jouer les caméramans. Ainsi non seulement le public est en proximité totale du dispositif (animateurs, cadreurs) mais aussi acteur, partie intégrante de l’équipe technique ! Ce qui aurait à l’évidence été difficile avec des caméras plateau de 50 kilos…

 

Dans mes formations, je parle souvent de l'effet caméra : le fait de filmer modifie le comportement de celui qu'on filme et flatte son ego. La simple présence d’une caméra dans le hall d’une entreprise ou dans les allées d’un salon crée encore aujourd’hui le buzz, bien que l’image vidéo soit banalisée. Ici le réalisateur cherche l'effet inverse : souplesse et proximité avec le public avec une caméra qui tient dans la main. On a ainsi l’impression que créer une émission TV avec cet outil grand public est facile… mais ce n’est qu’une impression…

 

Ignorant jusque là le concept de Flash Talk, j'ai donc eu la surprise en arrivant sur site de ne voir aucune caméra autour du plateau mais à la place une myriade de cadreurs en mouvement incessant avec un smartphone à la main. Ce sont cadreurs TV professionnels, acclimatés à un outil totalement différent de ceux auxquels ils ont l'habitude.

 

Une fois le stress du direct passé, curieux d’en savoir plus sur cet « ovni » audiovisuel, je me suis glissé dans la régie, ou l’on voit en direct les images filmées par les différents smartphones. Le rôle du réalisateur à ce moment est de choisir quelle image conserver et de donner des instructions aux cadreurs pour se positionner au bon endroit.

 

 

« Le problème ne se situe pas au niveau du tournage. Après une phase de R&D assez longue nous avons mis au point une organisation technique bien huilée : je peux voir en temps réel les images issues de chaque smartphone, comme avec les « grosses » caméras plateau traditionnelles. Sans cela, même avec des consignes préalables, il serait impossible pour les cadreurs de se positionner efficacement les uns par rapport aux autres et par rapport aux témoins et aux animateurs. La prouesse est donc ici de mettre en réseau sept smartphones et de communiquer en temps réel avec les cadreurs. Je souligne qu’on tourne avec des applis pro* qui donnent accès à tous les réglages manuels ; par ailleurs, tout est paramétrable à distance depuis la régie, pour laisser les opérateurs se concentrer sur le cadre.

 

Le smartphone est un outil bluffant en termes de qualité d’image : même les professionnels peuvent s’y tromper. Seule limite : l’électronique de ces appareils ne parvient pas à supporter les éclairages trop contrastés comme au soleil en extérieur. Les images réalisées dans de telles conditions sont difficiles à utiliser avec une perte de définition et une colorimétrie dégradée.

 

Pour les cadreurs, la prise en main n’est pas facile et l’image instable, mais c’est un « défaut » qui crée de la dynamique visuelle de l’émission. J’ai donc laissé la plus part des smartphones « nus » tenus à la main, à l’exception de l’appareil dédié aux transitions d’un animateur à l’autre, qui est monté sur un stabilisateur, pour que la marche du cadreur ne provoque pas une image trop chaotique.

 

Cette mobilité des plans laisse planer un doute, on ne sait pas si celui qui filme est un pro ou pas, d’autant qu’il y a de nombreuses mises en abyme dans mes images (on voit les cadreurs, le dispositif de tournage, la régie…). Tout se mélange, cela crée une confusion positive et une impression très différente d’une émission filmée avec des moyens traditionnels. Seule difficulté, le public n’a pas toujours conscience du travail des caméramans, qui peuvent être gênés ou bousculés, donc rater certaines séquences, ce qui complique le travail de montage.

 

Deuxième limite majeure : les smartphones sont en courte focale et dépourvus de zoom : pour obtenir un gros plan, on doit s’approcher du sujet. Quand on est trop proche cela déforme les traits des visages. Une idée pourrait être d’installer une lentille zoom sur les appareils mais le « bougé » léger et agréable en courte focale (grand angle) s’amplifierait beaucoup trop en longue focale (zoom). C’est donc un outil adapté à ce concept « citoyen » mais qui serait totalement inadapté aux projets documentaires où aux émissions plateau traditionnelles ou la qualité d’image est primordiale.

 

Au final, avec cet outil grand public que tout le monde utilise au quotidien, on donne une impression de facilité très trompeuse, car le travail de post production est énorme. Au-delà de la focale fixe, la complexité vient essentiellement du multi caméra. L’image que l’on reçoit en régie est en basse définition. Pour produire l’émission telle que diffusée (PAD*), nous devons récupérer les rushes de chaque smartphone, tout synchroniser. Par ailleurs, pour donner un résultat « broadcast » et harmoniser les images issues des différents smartphones, il y a un énorme travail d’étalonnage (colorimétrie) réalisé sous DaVinci, un logiciel professionnel. Enfin, les smartphones ne sont pas faits pour filmer de longues durées ; le son et l’image se désynchronise et cela complique encore plus le travail de montage. Pour chaque émission de 26 minutes, il nous faut environ quatre jours de post production.

 

Là ou l’on sent que la sensibilité à l’image est en grande partie innée, c’est que la plus part des personnes à qui l’on confie un smartphone pour jouer les caméramans ne produisent pas d’images exploitables** : ils regardent l’émission au travers de l’écran du smartphone. Mais parfois ils filment spontanément des cadres intéressants, d’une qualité comparable à celles réalisées par nos cadreurs. »

 

Conclusion : un concept très innovant, un outil parfaitement adapté à l’approche citoyenne de l’émission, mais qui implique des compétences professionnelles et un dispositif technique bien huilé pour compenser les limites du smartphone.

 

Ndlr* pour pouvoir régler les paramètres de prise de vue comme sur une caméra pro (ouverture, shutter, ISO etc…). Applications souvent payantes et qui nécessitent un apprentissage solide.

Ndlr** se placer de manière différente des autres cadreurs, varier les échelles de plan, soigner les mouvements etc…

 

Plus d'information sur notre formation :  Réaliser une vidéo d'entreprise avec son smartphone

 

 

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